Guy de Maupassant. La vie errante.

GUY DE MAUPASSANT. La vie errante. Paris, Paul Ollendorff, 1890. In-12 (177 x 130 mm), plein maroquin vert empire, plats richement décorés d’un double encadrements de filets droits et courbes et fers floraux, dos à nerfs richement orné, doublures avec encadrement d’une large dentelle dorée, gardes de papier peigne, toutes tranches dorées, couvertures conservées (S. David).

Édition originale.
Le tirage des grands papiers se limite à 5 premiers exemplaires sur papier du Japon, suivis de 100 exemplaires sur papier de Hollande.

LE NUMÉRO 3 DES 5 PREMIERS EXEMPLAIRES SUR JAPON.

Sompteux exemplaire richement décoré commandité par le bibliophile francophile américain Daniel Henry Jr Holmes (1851-1908) auprès de son relieur de prédilection Salvadore David. Il est à noter la coïncidence qu’un autre exemplaire sur Japon (le n° 1) fut détenu par son compatriote américain Robert Hoe (Dispersion : Cat., IV, 18 novembre 1912 n°2144) et passé par la suite dans la collection Robert von Hirsch (Dispersion : Cat., 12-13 novembre 1978 n°190).
Pâles rousseurs sur les feuillets de garde de reliure avec légers reports aux couvertures.

De toute rareté sur papier Japon.

PROVENANCE : Daniel Henry Jr Holmes (ex-libris).

12 000 €


L’éblouissement, le bruit et le mouvement.
L’année 1880 est importante pour le jeune Guy de Maupassant (1850-1893) : il connaît enfin le succès avec Boule de suif qui le consacre comme étendard du naturalisme dans les Soirées de Médan. Il quitte définitivement les Ministères et les offices alimentaires pour s’engager dans le pige journalistique sous l’égide du Gaulois ou de l’Echo de Paris. Mais c’est une année terrible pour celui qui voit disparaître son parrain littéraire, le réaliste Gustave Flaubert. Lecteur de Salammbô à 12 ans, il en faut peu aux journaux pour convaincre Maupassant de partir en Afrique du Nord, alors en tensions entre pouvoir français et autochtones indépendantistes, pour rapporter des nouvelles de ce territoire vaste et au soleil âpre qu’est l’Algérie et la Tunisie, si chères à Jules Ferry qui y voit la grandeur de la France. Les voyages se succèdent et Maupassant d’explorer en peintre d’un Orient non plus fantasmé mais décrit avec acuité, ses articles signés d’un laconique « Le colon ». Ces récits de voyage sont surtout l’occasion de lire un auteur certes naturaliste, mais héritier d’une plume synesthésique baudelairienne et dans laquelle le lecteur peut voir apparaître de façon doucereuse la folie du Horla (1887) : « Je ne savais plus vraiment si je respirais de la musique ou si j’entendais des parfums, ou si je dormais dans les étoiles ». Cette écriture en forme de poésie en prose, initie un autre voyage. Après la description d’une Algérie à la terre ocre jaune poussiéreuse et sans concession, d’une Tunisie puissante et bigarrée, Maupassant entreprend une errance plus onirique. C’est désormais dans le versant nord de la Méditerranée, au bord de son Bel-Ami, loin du canotage pittoresque, qu’il décide de démystifier une Corse puis une Italie romantique, pour mieux les dévisager, entre histoire et modernité parfois chaotique. Partagé entre impressions intimes et tradition du carnet de voyage qui permet tant la mélancolie que l’imagination des lecteurs, Maupassant navigue magistralement entre les deux genres, et de produire de nouveaux articles à succès aux titres plus lyriques, à l’instar de « Lassitude » ou encore « La nuit ». La vie errante vient ainsi clore ce cycle de pérégrinations, que l’éditeur Ollendorff choisit d’organiser à rebours, et donnant ainsi une cohérence à cette réunion d’articles pré-publiés dans le Gaulois, la Revue des deux mondes ou encore le Figaro, ceci entre 1880 et 1890. Au-delà des sens convoqués, de la modernité effervescente et en marche inéluctable que Maupassant aime à dépeindre, le romancier errant trouvera dans l’Atlas et la Kroumirie son ambitieux Charles Duroy qui, avant de se faire journaliste pour réussir dans le monde, passe deux ans en Afrique en soldat mercenaire. Enfin, c’est dans la garrigue corse et ses vendettas millénaires que Maupassant achève Une Vie, ce premier roman promis outre-tombe à son maître Flaubert, Jeanne rendant hommage à Emma. Ainsi, ce titre devenu sentence et modus operandi pour trouver et documenter ses sujets naturalistes, achève une boucle douce pour l’auteur qui depuis des années souffre de sa condition physique et qui meurt 3 ans plus tard.