
JORIS-KARL HUYSMANS. En route. Paris, Tresse & Stock, 1895. In-8 (185 x 130 mm), demi-maroquin havane à coins, plats de papier marbré, dos à nerfs, doublures et gardes de papier peigne, tête dorée sur témoins, couvertures conservées, étui et chemise moderne (reliure de l’époque).
Édition originale.
Le tirage des grands papiers se limite à 12 premiers exemplaires sur papier du Japon suivis de 50 exemplaires sur papier de Hollande.
LE NUMÉRO 11 DES 50 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE.
EXEMPLAIRE OFFERT À SON AMI ET EXECUTEUR TESTAMENTAIRE LUCIEN DESCAVES :
A Lucien Descaves
Ce mélancolique livre de mystique
Son ami
G. Huysmans
Très bel exemplaire en stricte reliure de l’époque et à grandes marges avec ses témoins conservés.
Petit report au portrait et faux-titre d’un papier anciennement intercalé.
PROVENANCE : Lucien Descaves (envoi et dispersion : Cat., 07 juillet 2009 n°368).
4 000 €
Quand Dieu est dans les détails…
Nous avons laissé Des Esseintes mourir avec ses babioles. Il ressuscite en Durtal dans les méandres des messes noires. Que reste-t-il aux doubles de Huysmans, sinon l’acceptation du profondément humain, entre humour noir et névrose, entre esthétique et désespérance ? C’est ce que Durtal s’efforcera de poursuivre dans le nouveau récit intérieur qu’est En route. Sous la protection de l’Abbé Gévresin vite devenu son conducteur de conscience, nous retrouvons l’écrivain en quête de sens et d’absolu, errant dans les quartiers du sud parisien, entre Montparnasse et le Quartier latin. Pourtant, les refuges que sont les églises Saint-Sulpice ou Saint-Séverin ne lui apportent pas le réconfort escompté. Il existe toujours un détail pour gâter le tableau possiblement parfait conçu dans l’esprit de Durtal- Huysmans : une liturgie approximative, un chant mal maîtrisé, une acoustique brouillonne, sans oublier la pierre, architectures et sculptures, mal restaurées ou mal entretenues. L’insatisfaction est le châtiment divin de Durtal, sous l’œil du fantôme Folantin bougonnant dans les gargotes d’A vau l’eau (1882).
Au mécontentement face à une beauté bancale, s’ajoute l’intense ennui de Durtal face à sa vie citadine. Poussé à une conversion plus radicale, il finit par se résoudre à « la solution de la Trappe ». Un monologue, une introspection intérieure commence et taraude Durtal, si ce n’est Huysmans qui maintient la confusion : « Si je me place maintenant au point de vue spirituel, je dois bien reconnaître aussi qu’une entrée à la Trappe est effrayante. Il est à craindre, en effet, que ma sécheresse d’âme, que mon défaut d’amour ne persistent ; alors que deviendrai-je dans un tel milieu ? Puis il est également probable que, dans cette solitude, dans ce silence absolu, je m’ennuierai à mourir et, s’il en est ainsi, quelle existence que celle qui consistera à arpenter une cellule, en comptant les heures ! Non, il faudrait pour cela être certain d’être affermé par Dieu, d’être habité tout entier par lui. »
Les moments de grâce existent pourtant, et Huysmans de sauver son avatar par sa vision esthétisante et son écriture intense et ramassée : « Et il fut pris par le charme de cette église, par son silence, par l’ombre qui tombait dans l’abside, du haut de ses palmiers de pierre, et il finit par s’anonchalir, par s’acagnarder sur une chaise, par n’avoir plus qu’un désir, celui de ne pas rentrer dans la vie de la rue, de ne pas sortir de son refuge, de ne plus bouger. » La Trappe ne sera finalement pas la destination finale de Durtal. Le chemin est encore sinueux pour trouver l’image de Dieu qui le sauvera et lui accordera une forme de paix. Le lecteur comprend que le salut réside dans une conversion ardue et double : Huysmans-Durtal se doit de chercher le sens du beau pour trouver celui de Dieu. La fidélité et la constance de Huysmans est totale : son écriture toujours naturaliste, sa critique d’art toujours présente dans ses romans érudits donnent forme à sa quête. Ainsi, il arpente Saint-Séverin où il a été baptisé enfant, va à Saint-Sulpice dont il est voisin, et fait une retraite certes non pas à la Trappe mais à l’Abbaye d’Igny aujourd’hui disparue. Le résultat spirituel est puissant mais inachevé, et la route est encore à poursuivre : « Ah ! se disait-il, j’ai vécu vingt années en dix jours dans ce couvent et je sors de là, la cervelle défaite et le cœur en charpie ; je suis à jamais fichu. Paris et Notre-Dame-de-l’Atre m’ont rejeté à tour de rôle comme une épave et me voici condamné à vivre dépareillé, car je suis encore trop homme de lettres pour faire un moine et je suis cependant déjà trop moine pour rester parmi les gens de lettres. » La Cathédrale (1898) viendra récompenser la peine de l’auteur, et L’Oblat (1901) la mise en pratique de Huysmans entre deux mondes.
Relation Huysmans/Descaves :
Joris-Karl Huysmans, par sa bonhomie et son sens aigu de l’intime, s’est naturellement entouré de fidèles compagnons de longue route. Bon nombre, à l’instar d’Henry Céard ou d’Alexis Orsat, sont les amis de la prime jeunesse, rencontrés au Ministère. D’autres passionnés des lettres se greffent au cercle huysmansien, parmi lesquels Lucien Descaves (1861-1949) qui sera non moins que son exécutant littéraire, dépositaire et défenseur de son œuvre. Huysmans et Descaves se rencontrent en 1881, à l’heure du naturalisme éclatant matérialisé par les Soirées de Médan (1880). Huysmans a déjà une longue histoire éditoriale et sévit en critique des arts sans compromission et découvreur de talents dans ses revues des Salons. Cette figure riche et moderne devient vite le « tentateur littéraire » de son benjamin Descaves dont les premières publications datent de 1877. Leur correspondance de plus en plus fournie témoigne de leur amitié profonde tant littéraire que personnelle. À la limite de la censure, ils font appel au même éditeur le hardi Kistemaekers.
La décennie 1880 est pour Huysmans celle de l’élaboration d’un naturalisme tout d’abord décadent avec la publication d’À Rebours (1884) puis celle du schisme consumé avec Zola par l’explosif Là-Bas (1891). Descaves est alors l’oreille et l’œil fidèle de cet enterrement en règle par Huysmans de son propre mouvement qui s’épuise. Ainsi, qui mieux que Descaves pour saisir cet envoi que son aîné lui écrit dans l’exemplaire d’En route qu’il lui offre ? Qui mieux que Descaves pour comprendre les mots précieusement choisis par Huysmans pour décrire ce qu’il vit au
moment de sa conversion à la fois littéraire et religieuse, qu’il nommera le naturalisme spiritualiste ?
Descaves s’est lui-même abandonné à une plume inflammable et controversée, ce qui ne manque pas de séduire Huysmans, pour preuve ces termes élogieux concluant une longue critique dédiée à son ami en 1889 : « En somme, si nous reprenons un à un ses livres, nous arrivons à constater la parfaite exactitude de l’assertion que j’avançais en tête de cette notice ; d’Héloïse Pajadou, en passant par la Vieille Rate et par la Teigne, qui témoignent déjà d’une langue plus travaillée, plus bosselée, plus poussée dans les fonds, en arrivant aux Misères du sabre pour aboutir à cette explosion décisive de Sous-Offs, nous voyons que Descaves a toujours progressé, toujours poursuivi le rare dessein de faire une œuvre sans concessions, une œuvre destinée aux quelques-uns que captent encore des livres d’art. Contrairement à la plupart de ses confrères, il a largement payé les avances d’hoirie que les promesses de ses débuts permirent ; dans une littérature sans transports, terriblement aciérée et nette, il s’est affirmé comme un artiste scrupuleux et tenace, morose et intime, rêche et probe. » Huysmans offre ici la meilleure défense à Descaves, qui alors subit les foudres d’un procès pour injures supposées dans les Sous-Offs, roman antimilitariste à souhait.
De même, Descaves l’insoumis et fils d’un graveur en taille-douce parisien, ne pouvait qu’être ardemment défendu par Huysmans, son « conducteur de conscience », à l’occasion de la fondation de l’Académie Goncourt. Descaves sera un des fondateurs et prendra place au dixième couvert. Son tempérament le conduira plus tard à ébranler la jeune Académie qui préfère récompenser Les Loups de Mazeline au détriment du Voyage au Bout de la Nuit de Céline (1932), et s’érigera contre l’élection de Sacha Guitry, tenant toujours en haute estime l’opinion de Huysmans.
C’est pour son « maître, [son] ami et [son] refuge aux jours d’épreuve » que Descaves déploie toute son énergie. Au-delà des innombrables critiques qu’il produit et des préfaces qu’il dit pourtant ne pas aimer écrire car les œuvres de Huysmans se suffisent à elles-mêmes, Descaves s’applique à méticuleusement contrôler toute publication autour du « maître ». Lecteur méthodique et quasi scientifique, ses exemplaires truffés d’annotations constituent une source historique indéniable, à l’image de sa correspondance avec son « ami ». Dans le cadre de cette promotion active, il crée un Huysmans-Club (1919), prémisses de la Société Huysmans à venir, qu’il inaugure en 1927 et qu’il préside jusqu’à sa mort en 1949. En cette même année, il travaille à la compilation d’études fouillées et préfaces, sous le titre à dessein adverbial d’En marge, comme un hommage à Huysmans et à son sens de la formule laconique et efficace. Puis il s’attèle à la publication de ses œuvres complètes chez Crès, entre
1928 à 1934, avant de relater les Dernières années de J.-K. Huysmans en 1941.
« Aux jours d’épreuve » que sont ceux de la deuxième guerre mondiale, le Sous-off Descaves se réfugie dans sa demeure de Senonches pour y rédiger ses Souvenirs d’un ours (1946). Comme le mentionne Maurice Garçon en digne successeur à la tête de la Société Huysmans, ce qui préoccupe Descaves jusqu’à sa dernière heure, c’est bien le respect de l’œuvre et de la mémoire de Huysmans. L’esprit des lettres naturalistes et huysmansiennes de la famille Descaves perdurera par le fils Pierre, administrateur de la Comédie Française qui rendra hommage à Huysmans en 1950 au Cloître Saint-Séverin, et l’héritage sera bien préservé et transmis par le petit-fils Jean-Claude qui, entre 2007 et 2009, fera don d’un fonds Descaves à la Bibliothèque de l’Arsenal.