Joris-Karl Huysmans. Là-bas.

JORIS-KARL HUYSMANS. Là-bas. Paris, Tresse & Stock, 1891. In-8 (180 x 115 mm), demi-maroquin chocolat à coins, plats de papier marbré à ramage, doublures et gardes de papier peigne à tourniquet, dos à nerfs, tranche de tête dorée, couvertures conservées (reliure renouvelée).

Édition originale.
Le tirage des grands papiers se limite à 10 premiers exemplaires sur papier du Japon suivis de 10 exemplaires sur papier de Hollande.

LE NUMÉRO 10 DES 10 PREMIERS EXEMPLAIRES SUR PAPIER DU JAPON.

EXEMPLAIRE OFFERT À SON PLUS FIDÈLE DISCIPLE LUCIEN DESCAVES :

A Lucien Descaves
Son ami
G. Huysmans

Exemplaire parfait et bien complet de ses couvertures, dans une reliure renouvelée dans un pur style fin dix-neuvième.

Comme à son habitude, Lucien Descaves a effectué une lecture attentive de chaque volume reçu, corrigeant à la main les éventuelles coquilles présentes. C’est le cas ici p. 137 et 179.

PROVENANCE : Lucien Descaves (envoi).

20 000 €


Joris-Karl Huysmans, ou le fantasme du diaboliste.
Enfants du siècle attendent la fin d’une ère, et Joris-Karl Huysmans n’en est plus à décrire impitoyablement la modernité lasse que ce forçat du Ministère de l’Intérieur subit. Après avoir restitué le monde des filles avec Marthe (1876) ou Les sœurs Vatard (1879), après avoir écumé les tristes réalités du célibat dans À vau-l’eau (1881) ou À rebours (1884), l’auteur s’interroge sur le naturalisme dont il a écrit les grandes pages, tente en vain de redéfinir sa finalité pour se résoudre à sa finitude, confiant à son ami Arij Prins en mai 1890 : « Ah oui ! Le naturalisme est mort ! ». Mieux qu’un traité trop théorique ou qu’un article trop prosaïque, c’est par la voie du romanesque qu’il choisit d’entériner les Soirées de Médan, et de façon sulfureuse. « Seigneur, prenez pitié du chrétien qui doute, de l’incrédule qui voudrait croire », voilà bien des mots qui parachèvent le suicide du naturalisme, que le décadent Des Esseintes prononce, annonçant le compte À rebours d’une œuvre à venir. Mais chassez le naturel…
Huysmans, pour fournir du corps et de la véracité à son roman, paye de lui-même pour composer ses personnages et relater leur vie semi-fictive, se documente, s’informe et s’entoure de matières humaines. Il donne vie à son protagoniste, Durtal, un journaliste athée retiré des mondanités conventionnelles littéraires, doutant de la créativité naturaliste face à son contradicteur spiritualiste et ami médecin Des Hermies. Pour nourrir son récit, l’auteur se sert allègrement d’une curieuse correspondance avec Henriette Maillat, amante éphémère commune avec son ami d’antan Léon Bloy. Par ailleurs, il se lie par l’entremise de Rémy de Gourmont, avec l’influente demi-mondaine et publiquement occultiste Berthe de Courrière. Toutes deux rassemblent les traits de la sibylline succube Madame Chantelouve, qui concentre toute les turpitudes humaines. C’est elle qui ouvre à Durtal les portes des sciences louches, dont les messes noires sont le théâtre de décrépitude et de ridicule patents, à la galerie de portraits caricaturaux des doubles réels que l’auteur a sollicités, le plus symbolique étant le déchu et hérétique Chanoine Docre-Abbé Boullan-Van Haecke. Tout est convoqué : grandeur et décadence de la littérature du moment, goût irrépressible pour l’effroi du réalisme primitif flamand d’un Christ en croix, monde de l’esprit contre monde trivial, et comme figure de proue entre mythe et histoire, le diabolique Gilles de Rais. Ainsi, Durtal sonde la vie de Barbe-Bleue à l’heure du catholicisme médiéval pour mettre en exergue le vide spirituel de son temps, que Huysmans choisit de combler en renouvelant sa plume, En route vers des horizons toujours férocement ancrés dans un monde qu’il souhaite plus supportable.

Là-bas, mise au tombeau du naturalisme.
Les premières feuilles du récit sont publiées le 16 février 1891, dans l’Écho de Paris, sous le titre scientiste d’ « une Étude sur le satanisme ». Il faudra attendre le mois d’avril et la parution du roman en volume pour que la curiosité attisée des amis et contemporains de Huysmans se transforme en déroute. Mais pourquoi donc ce sujet incongru de la part d’un auteur connu pour ses velléités obstinément matérialistes ? Peu comprennent les intentions littéraires de Huysmans et beaucoup oublient Certains (1889), aparté dans lequel il scrute l’« âme de Primitif à rebours » Félicien Rops, « se débattant entre Dieu et Diable », étude suivie par le Monstre en art. Mais Là-bas demeure un récit inclassable à l’histoire fantasque et au style rationnel, et l’écrivain s’attendait à des réactions vives… Quel ne fut pas le scandale ! Edmond de Goncourt, s’il reconnait le talent toujours indéniable de son admirateur, ne saisit pas de prime abord cette incursion dans le spiritualisme. Le rigoriste catholique Léon Bloy, quant à lui, fend sur son ancien compère d’une critique acerbe à la limite de l’insulte. Enfin, le divorce est définitivement consumé entre Huysmans et Zola. Ainsi Là-bas, sans signer la conversion à venir dans le trilogie romanesque En route (1895), La cathédrale (1898) et L’oblat (1903), est la marque irrémédiable de l’abandon par Durtal Huysmans du moribond mouvement naturaliste au « style sans idée ». Dix ans après la parution du livre noir, le critique littéraire et prêtre catholique belge Henry Moeller mettra les mots justes pour défendre son ami désormais converti : « J.-K. Huysmans s’est converti, cela ne suffit pas à ces catholiques étranges. Il faut que son style se convertisse aussi ! ».

Joris-Karl Huysmans, par sa bonhomie et son sens aigu de l’intime, s’est naturellement entouré de fidèles compagnons de longue route. Bon nombre, à l’instar d’Henry Céard ou d’Alexis Orsat, sont les amis de la prime jeunesse rencontrés au Ministère. D’autres passionnés des lettres se greffent au cercle huysmansien : deux noms émergent pour devenir les apôtres littéraires de l’auteur naturaliste. Dans son testament, Huysmans cite tout d’abord Georges Landry (1848-1927), rencontré en 1884 et dévoué à rendre la vie de l’auteur la plus douce possible. Puis le nom de Lucien Descaves (1861-1949) est convoqué pour être non moins que son exécutant littéraire, dépositaire et défenseur de son œuvre. Huysmans et Descaves se rencontrent en 1881, à l’heure du naturalisme éclatant matérialisé par les Soirées de Médan (1880). Huysmans a déjà bien publié comme romancier, vacillant entre la vie des filles Marthe (1876) et Les sœurs Vatard (1879), et prépare son lecteur au célibat À vau l’eau d’un Folantin (1882). En marge, il sévit en critique des arts sans compromission et découvreur de talents dans ses revues des Salons. Cette figure riche et moderne devient vite le « tentateur littéraire » de son benjamin Descaves dont les premières publications datent de 1877. Leur correspondance de plus en plus fournie témoigne de leur amitié profonde tant littéraire que personnelle. À la limite de la censure, ils font appel au même éditeur le hardi Kistemaekers. La décennie 1880 est pour Huysmans celle de l’élaboration d’un naturalisme tout d’abord décadent avec la publication d’À Rebours (1884) puis celle du schisme consumé avec Zola par l’explosif Là-bas (1891). Descaves est alors l’oreille et l’œil fidèles de cet enterrement en règle par Huysmans de son propre mouvement qui s’épuise, accroché désormais à des recettes stylistiques sans goût. Descaves est un des rares à comprendre ce qui meut son aîné en quête d’une résurrection littéraire radicale, ce que Huysmans nommera le naturalisme spiritualiste. Descaves s’est lui-même abandonné à une plume inflammable, ce qui ne manque pas de
séduire Huysmans, pour preuve ces termes élogieux concluant une longue critique dédiée à son ami en 1889 : « En somme, si nous reprenons un à un ses livres, nous arrivons à constater la parfaite exactitude de l’assertion que j’avançais en tête de cette notice ; d’Héloïse Pajadou, en passant par la Vieille Rate et par la Teigne, qui témoignent déjà d’une langue plus travaillée, plus bosselée, plus poussée dans les fonds, en arrivant aux Misères du sabre pour aboutir à cette explosion décisive de Sous-Offs, nous voyons que Descaves a toujours progressé, toujours poursuivi le rare dessein de faire une œuvre sans concessions, une œuvre destinée aux quelques-uns que captent encore des livres d’art. Contrairement à la plupart de ses confrères, il a largement payé les avances d’hoirie que les promesses de ses débuts permirent ; dans une littérature sans transports, terriblement aciérée et nette, il s’est affirmé comme un artiste scrupuleux et tenace, morose et intime, rêche et probe. » Huysmans offre ici la meilleure défense au futur dreyfusard Descaves, qui alors subit les foudres d’un procès pour injures supposées dans les Sous-Offs, initialement titré les Culs Rouges, roman antimilitariste acharné pour qui a vu les déboires cachés de la Grande Muette. Cette riche période littéraire correspond à l’introduction de Descaves au Grenier des Goncourt, par l’entremise de Huysmans ainsi que de Daudet. Le jeune écrivain y côtoie les attablés d’alors, Paul Bonnetin, Paul Marguerite, les frères Rosny ou encore Gustave Guiches qui le décrit ainsi dans son Banquet de la vie (1926) : « Lucien Descaves est, je crois, le plus jeune de nous. C’est un indigné. L’indignation est l’état dans lequel Descaves a décidé de vivre. L’indignation est l’interprète de tous ses sentiments. Il s’indigne pour ses amis, contre les ennemis de ses amis, contre les incapables qui triomphent, contre les capables qui ne savent pas triompher, contre les étouffeurs de génie, les méconnaisseurs du talent, contre les faiseurs de fausse gloire. Il s’indigne quand il méprise, quand il hait, et surtout quand il aime, car cette indignation qui, tour à tour, assombrit, crispe et éclaire son passionné visage est l’indignation la plus généreuse qui soit. C’est celle d’un homme d’esprit qui a du sourire, du rire et de la dent, comme c’est celle du probe artiste, de l’observateur aigu et du puissant écrivain qui, dans son livre, Une vieille rate, a « frappé » les pages les plus sûrement annonciatrices d’un maître tout prochain. » Descaves l’insoumis et fils d’un graveur en taille-douce parisien, ne pouvait qu’être ardemment défendu par Huysmans, son « conducteur de conscience », à l’occasion de la fondation de l’Académie Goncourt. Descaves sera un des fondateurs et prendra place au dixième couvert. Son tempérament le conduira plus tard à ébranler la jeune Académie qui préfère récompenser les Loups de Mazeline au détriment du Voyage au Bout de la Nuit de Céline (1932), et s’érigera contre l’élection de Sacha Guitry, tenant toujours en haute estime l’opinion de Huysmans. C’est pour son « maître, [son] ami et [son] refuge aux jours d’épreuve » que Descaves déploie toute son énergie. Au-delà des innombrables critiques qu’il produit et des préfaces qu’il dit pourtant ne pas aimer écrire car les œuvres de Huysmans se suffisent à elles-mêmes, Descaves s’applique à méticuleusement contrôler toute publication autour du « maître ». Lecteur méthodique et quasi-scientifique, ses exemplaires truffés d’annotations constituent une source historique indéniable, à l’image de sa correspondance avec son « ami ». Dans le cadre de cette promotion active, il crée un Huysmans-Club (1919), prémisses de la Société Huysmans à venir, qu’il inaugure en 1927 et qu’il préside jusqu’à sa mort en 1949. Descaves accorde une place tout particulière à la première édition illustrée du sulfureux et injustement incompris Là-bas (1926), invitant le jeune graveur sur bois Fernand Henterberger (1882-1970) à officier. 1927 est aussi l’année de la compilation par Descaves d’études fouillées et préfaces, sous le titre à dessein adverbial d’En marge, comme un hommage à Huysmans et à son sens de la formule laconique et efficace. Puis il s’attèle à la publication de ses œuvres complètes chez Crès, entre 1928 à 1934, avant de relater les Dernières années de J.-K. Huysmans en 1941. « Aux jours d’épreuve » que sont ceux de la deuxième guerre mondiale, le Sous-off Descaves se réfugie dans sa demeure de Senonches pour y rédiger ses Souvenirs d’un ours (1946). Comme le mentionne Maurice Garçon en digne successeur à la tête de la Société Huysmans, ce qui préoccupe Descaves jusqu’à sa dernière heure, c’est bien le respect de l’œuvre et de la mémoire de Huysmans. L’esprit des lettres naturalistes et huysmansiennes de la famille Descaves perdurera par le fils Pierre, administrateur de la Comédie-française qui rendra hommage à Huysmans en 1950 au Cloître Saint-Séverin, et l’héritage sera bien préservé et transmis par le petit-fils Jean-Claude qui, entre 2007 et 2009, fera don d’un fonds Descaves à la Bibliothèque de l’Arsenal.