
JORIS-KARL HUYSMANS. Sac au dos. Bruxelles, [Sans nom d’éditeur], 1878. In-12 (167 x 115 mm), maroquin janséniste La Vallière, dos à nerfs, doublures avec encadrement de filets dorés gras et maigres, gardes de papier marbré, tranche de tête dorée, non rogné, couvertures conservées, étui (H. Blanchetière).
Édition originale.
Le tirage total de cette édition est de 10 exemplaires non numérotés sur papier de Chine.
L’UN DES 10 EXEMPLAIRES SUR CHINE.
L’EXEMPLAIRE PERSONNEL DE JORIS-KARL HUYSMANS.
L’auteur conservait un second exemplaire chargé de corrections autographes en vue de la publication de la nouvelle dans Les soirées de Médan, intégré ensuite dans les collections Dauze, Descamps-Scrive, Lambiotte et de Sadeleer. Passé sur le marché en 2018, l’exemplaire se présentait truffé d’une lettre autographe de l’auteur éclairante pour notre exemplaire : « L’exemplaire que vous avez est celui qui m’a servi pour retaper la nouvelle en vue des Soirées de Médan. […] N’étant vaguement bibliophile que pour les livres des autres et fort peu pour les miens, je me suis débarrassé d’un double, puisque, bien entendu, j’en possède un. », le voici donc.
Comme à son habitude pour ses exemplaires personnels, Huysmans a porté son ex-dono manuscrit sur un feuillet ajouté positionné en garde de la reliure.
Très bel exemplaire en reliure janséniste parfaitement exécutée par Henri Blanchetière.
Étui légèrement frotté.
EXPOSITION : L’exemplaire a été présenté à l’occasion de l’exposition organisée pour commémorer le centenaire de la naissance de l’auteur (Cat., Bibliothèque Nationale, J.-K. Huysmans L’homme et l’Œuvre, Exposition février-mars 1948, n° 22 a).
PROVENANCE : Joris-Karl Huysmans (ex-dono manuscrit).
15 000 €

Sac au dos ou l’expérience vivante d’une guerre anti-héroïque.
Après la publication de ses poèmes en prose du Drageoir à épices (1874), Huysmans continue sa quête littéraire et se cherche comme romancier et nouvelliste. Il entame laborieusement un récit sur le thème de la déroute de 1870 qu’il a vécue, La Faim, qui ne sera jamais publié et qui relate un siège imaginaire de Paris. C’est son ami Henry Céard qui lui conseille de laisser ses récits bellicistes en friche pour se consacrer au thème des filles : Marthe (1876) est ainsi née. Mais Huysmans n’est pas homme à se décourager et la débâcle se doit d’être narrée : se servant directement de sa propre expérience, l’écrivain expose toute la bassesse et la faiblesse du soldat qui troque son héroïsme légendaire contre un bon dîner, si possible dans les bras des filles, et surtout un lit aux draps propres où le sommeil se fait plus doux à l’heure des coliques, dysenteries, anthrax et autres joyeusetés morbides dues à l’insalubrité perpétuelle. Le périple militaire se transforme en rencontres parfois heureuses avec un artiste compagnon de route, une religieuse si bien nommée Angèle, contrastant avec les compagnies de soldats avinés et brutaux, et de médecins soucieux de rapidement vider leurs hospices.
Par souci du réel, Huysmans retranscrit l’atmosphère jusqu’au moindre mot argotique et vulgaire, et s’attarde sur les déboires physiques d’un homme à qui on impose la guerre face à son propre corps : la guerre est certes sale sur les champs de batailles, mais finit par l’être bien plus, sans répit et sans gloriole, quand la nouvelle s’achève avec l’image du narrateur heureux de retrouver… ses latrines !
Si Sac au dos s’intègre parfaitement dans l’objectif affiché du groupe de Médan, Huysmans tient à cœur le thème de la guerre de 1870, ceci depuis cinq ans, et l’écriture de ce récit est antérieure à la rencontre des protagonistes des fameuses soirées littéraires. Du reste, Huysmans a dévoilé un premier jet de sa nouvelle en six livraisons d’août à octobre 1877 dans l’Artiste, la revue de son jeune complice le « bon faune » Théodore Hannon. La nouvelle fera ensuite l’objet en 1878 d’un tiré à part au tirage confidentiel de 10 exemplaires sur papier de Chine, destinés uniquement à l’auteur et à certains de ses amis. Camille Lemonnier fera une critique plus qu’élogieuse et prenant à son compte le registre fleuri de la nouvelle : « Huysmans a fait là une de ses irrésistibles pochades qui nous mettent en joie, nous autres les cocardes rouges. Qu’il soit maudit par tout l’arrière-ban des pissefroids et des gélatineux ! » En réponse, l’insatisfait Huysmans remercie son confrère : « Vous êtes trop indulgent pour Sac au dos ; cette minuscule pièce n’a pour elle qu’une chose, c’est d’être vraie. […] Je vais voir à alléger un peu tout cela et à y faire quelques abattis et trouées. Ça manque d’air. » Ainsi, cette première version de Sac au dos se trouvera vite chamboulée, et une seconde version voit le jour à l’occasion des Soirées de Médan (1880). La nouvelle présente peut-être plus d’air et d’humour, mais la tournure est certainement plus désespérée, plus acide, « un atroce sentiment de la platitude et de l’ennui de l’existence, un style brusque, inégal et violent, voilà ce qui frappe déjà dans Sac au dos et ce que vous retrouverez dans les autres romans de M. Huysmans » (Jules Lemaître).