Jules Renard. L’écornifleur.

JULES RENARD. L’écornifleur. Paris, Ollendorff, 1892. In-12 (174 x 110 mm), demi-percaline grise à la Bradel, plats de papier marbré, dos lisse, tranches mouchetées, couvertures et dos conservés (reliure de l’époque).

Édition originale.
Le tirage des grands papiers se limite à 10 exemplaires sur papier de Hollande.

LE NUMÉRO 2 DES 10 PREMIERS EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE.

EXEMPLAIRE OFFERT PAR L’AUTEUR AU DIRECTEUR LITTÉRAIRE DE LA MAISON OLLENDORFF, CHARLES-LUCIEN LOUIS VALDAGNE :

à monsieur Louis Valdagne
en souvenir de toutes ses obligeances
et avec le devoir de relations toutes sympathiques
février 1892
Jules Renard

Une correction autographe de Jules Renard p. 106 et qui a apposé à la dernière page la date de 1890. Très bel exemplaire dans une demi-percaline de l’époque bien établie.
Les exemplaires de tête sur papier de Hollande du premier grand roman de Jules Renard sont fort rares, de surcroît avec envoi autographe. L’exemplaire n° 1 a été conservé par l’auteur, il est passé par la collection Lefèvre puis celle du Colonel Sicklès.
L’important bibliophile Paul Voûté, qui possédait dans sa remarquable bibliothèque l’un des 10 exemplaires sur Hollande de L’écornifleur, ne s’y est pas trompé pas et a fait l’acquisition de l’exemplaire Valdagne de Poil de carotte (dispersion : Cat., 9-11 mars 1938 n°495).

PROVENANCE : Louis Valdagne (envoi).

5 000 €


Un livre nous déplaît partout où il nous ressemble.
Quand il reçoit son baccalauréat ès lettres, le jeune neversois Jules Renard (1864-1910) monte à Paris comme bien nombre de ses congénères échappés de province pour tenter l’aventure littéraire. Le projet vite avorté d’entrer à l’Ecole Normale Supérieure laisse place à la fréquentation assidue des cafés et leurs zincs lustrés par les coudes des esprits vifs, entre émulation intellectuelle et désillusions dans les tanières humides. C’est dans sa quête entre genre narratif et théâtral que le Renard se terre, ne trouvant aucune satisfaction dans les têtes de gondoles et leur « littérature de parfumeurs ». Le naturalisme zolien est devenu mécanique, peu à peu envahi de décadentisme annonçant une fin de siècle triste et flamboyante. Mais Jules Renard ne souscrit à aucun des deux mouvements. C’est dans la forme ramassée, concise et sans détour qu’il choisit de se révéler, s’appuyant sur les peintres impressionnistes à l’instar d’un Seurat divisionniste pour « émietter la pensée », et mieux exprimer sa passion pour la vérité. La sentence tombe, et Jules Renard de publier son premier roman, L’écornifleur.
Henri, jeune homme aux multiples charmes, n’a qu’une ambition, vivre au crochet de bourgeois naïfs, les Vernet. Le récit est banal, le sujet déplaisant. En bon héritier de Flaubert, Renard affirme que « la formule nouvelle du roman, c’est de ne pas faire de roman. » Le style est ainsi une question cruciale, voire révolutionnaire, Renard voulant « renoncer absolument aux phrases longues qu’on devine plutôt qu’on ne lit ». Le chapitrage est outrageusement court et morcelé, le texte construit avec une alternance de narrations et de dialogues théâtraux, avec une volonté outrancière de démontrer les faiblesses de l’homme : « On peut être un méchant cérébral ; on ne doit être bon que de fait ». Ainsi, aucun besoin de justification, et Renard de renoncer à une préface et de préciser dans son journal le 30 janvier 1982, deux semaines avant la mise en vente de son roman : « Qu’est-ce qui nous sauvera ? La foi ? Je ne veux avoir la foi, et je ne tiens pas à être sauvé. (…) Ce livre froissera beaucoup de gens. Il m’a froissé moi-même, comme si mon âme eût été en papier (…) Des amis s’y reconnaîtront. Je pense que j’ai dit assez de mal d’eux pour les flatter. (…) Nous sommes tous de pauvres imbéciles (je parle pour moi, bien entendu), incapables d’être deux heures de suite bons ou mauvais. »
Le monde littéraire ne s’y trompe pas et accueille L’écornifleur avec enthousiasme, signant l’entrée de son auteur dans l’univers exigeant des Lettres. Si son talent est indéniable, il a tout de même fallu un découvreur en la personne de Marcel Schwob, devenu vite un ami proche et sincère, partageant une fidélité sans bornes à la vérité de l’émotion. C’est par l’entremise de Schwob que Renard rencontre son nouvel et premier éditeur Ollendorff, chez qui il fait la connaissance de Goncourt dont il trouve « la figure comme machouillée par le temps ». Une admiration mutuelle s’installe tout de même. Plus tard, quand il évoquera le journal d’« EdmonJules » qui « a fait un grand mal », Renard conclura par le fait qu’ « il ne nous reste qu’à recommencer en exagérant ». Catulle Mendès, à la tête de l’Echo de Paris, loue l’œuvre naissante de Renard et veut le publier : « Il faut que nous ayons Renard parmi nous. » Ainsi, L’écornifleur est publié dans le Supplément de la revue à la fin de l’année 1892. Enfin, c’est un autre ami de Schwob, le critique et directeur de la bibliothèque royale de la Haye, Byvanck, qui aura assurément les mots justes pour qualifier le roman : « L’écornifleur est un livre nécessaire. Comme Tartuffe, L’écornifleur fait rire avec des incidents tragiques. » Ce premier roman, injustement occulté par le succès à venir de Poil de carotte (1894), jalonne toutes les années de création qui suivent. Renard conçoit ce récit comme une œuvre programmatique : « J’aurais ainsi Poil de carotte, ou l’enfance, Les cloportes, adolescence, et L’écornifleur, vingtième année. En faire une satire intime. Je fais ksss ! ksss ! » Renard continue d’évoquer L’écornifleur comme source d’inspiration tant narrative que stylistique, en atteste son journal qui, jusqu’en 1909, relate sa possible notoriété jusqu’en Asie ! Comme pour lui donner raison, c’est dans le cinéma tout récent du sud-coréen Bong Joon-ho, dans son portrait graphique et satirique Parasites (2019), que Renard aurait trouvé une illustration parfaite de sa maxime : « L’ironie est la pudeur de l’humanité. »

Pierre Valdagne, de son vrai nom Charles-Lucien Louis (1854-1937), est romancier, auteur dramatique, qui malgré sa plume très prolifique, s’est avant tout illustré comme éditeur et découvreur de talents littéraires. Débutant comme secrétaire d’Ollendorff, il devient en 1886 son directeur littéraire au moment de la publication de L’écornifleur. L’écrivain J.-H. Rosny dira de lui qu’il a évité bien des déboires à la maison Ollendorff à la splendeur déclinante : « Je ne sais pas quelle marchandise les malins lui eussent fourré dans les mains sans la présence de Valdagne. Mais Valdagne, avec une vigilance discrète, empêchait la dégringolade. Mieux encadré, peut-être Valdagne eût rendu à la maison un peu de sa splendeur disparue…» Valdagne travaille pour Ollendorff jusqu’en 1908, avant de poursuivre sa passion littéraire dans la maison Fayard. Dans cet envoi révérencieux et plus que signifiant, Jules Renard rend hommage et gratitude à celui qui a su lui faire confiance. Valdagne, sous l’impulsion de Marcel Schwob, soutient le manuscrit novateur de L’écornifleur auprès d’Ollendorff. Un an plus tard, Renard dédie à Valdagne la nouvelle Le flotteur de Nasse dans Coquecigrues. Si l’aventure éditoriale tourne court avec Ollendorff, Renard n’en tient pas rigueur à Valdagne qu’il évoque dans son journal avec déférence.